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Changement au quotidien |
L'école, un lieu de formation …pour les enseignants
par Pierre Jaccard
Les enfants fréquentant nos écoles proviennent pour la plupart de milieux assez privilégiés; ils disposent à la maison d’ordinateurs personnels performants, capable par exemple de lire des cédérom. Cette situation nous incite à acquérir en décembre 95 des ordinateurs multimédias pour toutes les classes, alors que chaque classe disposait déjà de plates-formes de la génération précédente. Après quelques semaines d’utilisation, pressentant les importants changements que cette technologie amène dans la classe, les enseignants demandent une formation accrue en informatique, formation orientée sur l’usage didactique de ces machines.
Afin de faciliter encore les enseignants, des animateurs en informatique – enseignants dûment formés et déchargés d’une part de leur enseignement – sont chargés par la direction d’assister les enseignants dans leur classe pour la maintenance des ordinateurs, pour l’utilisation avec leurs élèves de nouveaux didacticiels et pour les inciter à explorer de nouvelles voies dans l’utilisation de ces outils – il est vrai qu’ils furent achetées sans que l’on puisse alors dire avec précision ce qui serait fait avec ! De fait, les enseignants acceptent ainsi de travailler avec leurs élèves en présence d'un collègue dans leur classe, ce qui n’est pas une mince affaire pour certains, très attachés à leur indépendance. Ce nouvel équipement entraîne ainsi une formation nouvelle et introduit des modes de fonctionnement nouveaux pour les enseignants.
Progressivement, l’évolution technologique
à laquelle nous assistons oriente le travail des enseignants vers
un mode de fonctionnement plus collectif, en réseau. Brisant l’individualisme
de certains, elle provoque alors de fortes remises en questions. D’autant
plus que chez nous aussi la société exprime des attentes
toujours plus fortes face à l’école.
Ressentant bien cette évolution
et la nécessité de développer de nouveaux outils pour
investir la dimension éducative de l’enseignement, notre équipe
santé a proposé de former les enseignants à un programme
de prévention primaire – « Objectif grandir » – qui
impose à chacun un minimum de 3 jours de formation.
D'autres formations lourdes furent déjà
offertes à nos enseignants, liées ou non à nos projets
d'établissement : formation aux processus d’apprentissage, aux techniques
de communications, à l'écoute active, etc. Cette offre de
formation est indéniablement bien reçue mais fait que la
fonction devient toujours plus lourde, que la charge s'accroît pour
les enseignants. Et cela ne fait que commencer car une grande réforme
est en cours au plan cantonal et comporte fort justement un important volet
de formation pour les enseignants.
Le besoin de formation est de plus en plus
ressenti par les enseignants eux-mêmes. Evoquons par exemple la construction
d'une nouvelle école. En raison du fort accroissement de nos effectifs
en élèves, il est en effet nécessaire de construire
un nouveau bâtiment d'une dizaine de classes et de 4 salles spéciales.
En tant que maître d’ouvrage, les communes pour lesquelles nous travaillons
attendent que les enseignants collaborent de près à la planification
de cette construction. Le rôle assigné aux enseignants est
d’assurer que le bâtiment construit réponde au moins aux besoins
pédagogiques actuels voire si possible aux besoins futurs. Pour
exercer cette responsabilité, les enseignants ont souhaité
commencer par une journée de formation afin, disent-ils, de développer
leur culture commune sur le sujet.
Dans l’exercice de mon rôle de directeur,
je n’échappe pas à l’évolution technologique. J’utilise
depuis 4 ans un ordinateur portable. Il me permet de disposer des données
de gestion de nos écoles et cela où que je me trouve : en
séance, en classe ou ailleurs encore, et cela n'importe quand. Le
dernier ordinateur portable acquis, très performant, m’a amené
à modifier encore ma manière de faire de telle façon
que notre secrétariat doit, lui aussi, évoluer. Me voilà
de plus en plus souvent en situation de former mes collaborateurs administratifs
pour leur permettre de répondre aux besoins nouveaux de notre organisation
et principalement pour tirer profit des logiciels de groupe que nous utilisons
dans notre direction.
Cette évolution pourrait être encore accélérée par l’installation prochaine dans une de nos écoles, au siège de notre direction, de la fibre optique qui nous donnera la possibilité d’accéder aux réseaux de transmissions intégrés à haute vitesse. Nous serons en mesure de transmettre ou de recevoir ainsi non seulement le téléphone, mais des textes, des images fixes ou animées, des logiciels, comme c’est déjà le cas maintenant ou presque, mais beaucoup plus vite… A moyen terme, toutes les écoles dépendant de notre direction seront aussi reliées, facilitant les transmissions entre elles et donc la gestion. D'autant plus que sous peu, notre canton entend gérer les remplacements et la statistique sur Internet.
De bonnes relations humaines constituent à juste titre une priorité et un souci pour les enseignants. Dans ce contexte, il est évident que la présence toujours plus massive de la technologie provoque des réticences au sein du corps enseignant. C'est un rôle du leader de l'organisation, donc dans notre rôle de directeur de permettre aux écoles d'intégrer l'évolution technologique qui nous apparaît comme incontournable. Dans le même temps, il est de notre rôle aussi de préserver ou de développer encore les relations humaines, directes, immédiates, face au développement de la technologie.
Au-delà de l'évolution technologique, des changements s'opèrent également dans la hiérarchie dont nous dépendons : cette hiérarchie devient plus plate, le nombre de niveaux de responsabilités diminue. La fonction de directeur devrait y gagner en responsabilité et en autonomie même si les changements de rôles liés à cette évolution font l'objet d'une demande par ailleurs très implicite, si ce n’est floue de la part de la dite hiérarchie… Aux directeurs, à leur association de définir les nouveaux rôles qu'ils entendent jouer !
Il faut aussi relever que la collaboration accrue avec le médecin scolaire, les assistants sociaux de la Protection de la Jeunesse et les juges imposée par les situations d'élèves que nous avons à gérer impose aussi de nouveaux rôles pour le directeur que je suis.
Revenons à l'évolution technologique et abordons la question très émotionnelle du téléphone portable. Pour beaucoup, la question se pose en ces termes : est-ce un gadget ou au contraire un outil indispensable ? Après de longues réticences, et sur le conseil d’amis déjà utilisateurs d’un tel moyen, donc convaincus qu’il me serait utile, je me suis équipé d’un « Natel ». Cet outil n’a pas changé ma vie, certes. Mais il est vrai que, 15 mois après son achat, et en tant que responsable de 8 écoles dans 6 localités différentes, je me rends compte de son utilité : possibilité de téléphoner de n’importe où et à n’importe quel moment, y compris durant mes déplacements en voiture. Expérience donc positive : là comme dans d’autres domaines, je ne puis concevoir de revenir en arrière. D’ailleurs, à la demande d’enseignants, du médecin scolaire et de l’Association des parents d’élèves, nos écoles ont acquis 2 téléphones portables supplémentaires à l’usage des enseignants pour les excursions et pour les camps.
Au-delà des évolutions sociale et technologique, une autre facteur influence grandement notre quotidien : les finances publiques du canton sont au plus mal. C’est le temps des vaches maigres, des économies, où le slogan qui prévaut est « Faire mieux avec moins ». Les programmes d’économies fleurissent et veulent inciter chacun à analyser son fonctionnement afin d’y rechercher des possibilités de diminuer les coûts. Alors que depuis 1992 les enseignants vivent une réelle perte de leur pouvoir d’achat, il est évident que de telles démarches ne peuvent être bien reçues et provoquent de vives réactions. Il revient là aussi au directeur de faire évoluer sa fonction pour permettre à l'innovation de trouver sa place dans un contexte aussi peu favorable.
* * *
Nous savons que les changements en cours sont pour la plupart nécessaires. Nous savons qu’il serait aussi peu raisonnable de refuser les outils fournis par les progrès technologiques qu’il aurait été déraisonnable de refuser le téléphone lorsqu’il apparut dans notre pays. Mais nous ne savons pas exactement quelles conséquences cela aura sur l'enseignement, sur notre fonctionnement, sur nos rôles respectifs, sur notre façon d’assumer les tâches pédagogiques et éducatives qui sont ou qui seront les nôtres.
Le rythme des changements s’accélère,
c’est un cliché. L’époque de mutation que nous vivons a des
conséquences au quotidien sur notre rôle de directeur. C'est
ainsi que nous devons faire de l’école une organisation permettant
d’apprendre non seulement aux élèves mais aussi aux enseignants
et à tous ceux qui y travaillent. Voilà un de nos nouveaux
rôles : œuvrer à faire de nos écoles des organisations
apprenantes. Ceci est un défi certes passionnant mais combien
difficile !
© Pierre Jaccard
1998
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